PHILIPPE MUSSATTO

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Affiche Philippe Mussatto

Je suis beaucoup allé en haute montagne.  Je n’y vais plus trop, mais moins j’y vais et plus je la peins.  En fait, je ne peins pas des montagnes, je peins ce que je connais d’elles. « Voir c’est re-connaître » disait Bergson. Je ne peins pas tant des montagnes que l’absence de montagne. Le manque, le besoin de montagne. C’est de cette distance que se nourrit ma création. C’est dans l’intervalle entre ce qui est vu et ce qui est connu, que se situe mon travail.

L’image photo ne me dis rien de ce qui se passe là-haut, ni du vent, ni du froid, ni du rapport à l’espace dans lequel nous sommes. L’image est incapable de rendre cela. Ce qu’elle donne au-delà de cette incapacité sensible est une fixité magique, médusante. Elle « fait image » en affichant sa superficialité. J’ai besoin de coller à cette image et son effet sidérant pour  entretenir une force, une évidence : c’est comme cela et ça dure.

La mise en sous-verre dans des cadres rendent palpable et affirme l’artifice de l’image et une mise à distance. Mettre à distance l’image photographique, me permet de me rapprocher d’une autre montagne, celle qui est en moi : fantasmée, sublimée.

Dérouler, séparer et mettre à distance les aquarelles, ces morceaux de montagne en les séparant, elles qui étaient ensemble issue d’un même rouleau de papier, qui s’accumulaient dans un carton, réunies quand même par la même couleur et le même thème. En faire un tas. Commencer et inclure de la destruction en coupant dans le continuum du temps de la  création ; découper ce work in progress en images. Les bords découpés maladroitement parlent de cette segmentation.

Destructions : La montagne est la résultante d’une combinaison de forces opposées: une force d’élévation, de soulèvement et une autre celle liée à la pesanteur: l’érosion. La montagne est une somme de destructions, elle porte en elle et montre cette histoire passée et à venir

Le sommet est ce point ultime ou s’annule toute énergie, toute dynamique. Le sommet est un non-lieu, où les énergies s’annulent, en attente, mais où on ne reste pas.

Montagne : une puissance symbolique . De tous temps et en toutes traditions, sages et mystiques ont pris la montagne comme image de la quête de soi. Dans toutes les traditions, la montagne est le lieu sacré, Elle symbolise un sentiment d’élévation, une aspiration vers le divin, La montagne symbolise aussi les obstacles. Ce sont les montagnes qui vous coupent la route. Cet obstacle est bien visible. Nous pouvons le nommer.

Dominant le monde des hommes et s’élevant jusqu’au ciel, la montagne symbolise, pour tous les peuples, la proximité du monde spirituel. Ciel et terre : La montagne et son sommet sont le point de rencontre entre le ciel et la terre, et celle du féminin et du masculin. . Elle symbolise de ce fait le centre du monde, apparaissant comme telle dans de nombreuses traditions.

Elle est demeure des dieux et terme de l’ascension humaine. Elle symbolise un retour au principe, à l’origine. Inversion des pleins et des vides : On peut se demander qui va l’un vers l’autre, du ciel ou de la terre. Rencontre et jeu incessant de transmutations plus rapides, visuelles, et spectaculaires. De ce jeu naît des transformations, des effacements, que la lumière dans sa fulgurance et sa fragilité théâtralise.

La montagne est alors le lieu d’une perpétuelle mouvance. Associer mouvance, fragilité à la force pérenne de la montagne, pour rendre visible un dualisme existentiel.

L’espace de la couleur

Un seul espace monochrome ; le bleu indigo,  qui nous englobe et nous happe. Travailler le monochrome permet de limiter les choix et de proposer une adéquation  entre espace, couleur, matière.  Et de ressentir plus encore la lumière et ses effets. Grâce au monochrome, nous sommes dans l’image, happés par la couleur.

Bleu : couleur de la nostalgie et du blues, de la mélancolie. Couleur profonde, profondément spatiale et lumineuse. L’indigo est souvent qualifié de « septième couleur » de l’arc en ciel. La montagne ainsi peinte s’identifie à la couleur, la couleur à l’espace, et l’espace à la lumière.

La lumière : Oui travailler dans une même couleur permet d’approcher la lumière. Elle est un point de fuite, une aspiration, le but même d’une quête dont l’image offre un illusoire instant d’équilibre. Choisir le motif de la montagne pour rendre cette quête fragile d’une lumière fugace n’est pas anodin, l’immatériel rencontre la permanence ou du moins cette idée cette mythologie que l’on se fait des montagnes.

Peindre la montagne me permet de travailler sur la présence (quoi de plus présent que ces forteresses de rocs et de neige) et la quête de soi. J’essaie de rendre la présence de quelque chose en moi qui prend forme de montagne. De retrouver une montagne qui est en moi ou à l’inverse de retrouver un moi dans ces montagnes. Ne pas peindre un espace dans lequel je ne suis pas me permet de peindre un espace intérieur. Le faire surgir nécessite un lâcher- prise, un laisser-aller, une mise à disposition envers ce qui peut arriver par l’acceptation de l’aléatoire, l’imprévu, et le hasard

Laisser-aller : ou paresse du pinceau. Dans ce jeu de mise à distance se crée un intervalle, et la force créatrice que je dirigeais se fait médium. Ainsi grâce à cette ouverture et cette écoute, peut advenir quelque chose. Car certains morceaux  de peinture, moments sont vrais, justes, plus encore si je  n’ai rien fait pour les vouloir, ils naissent dans la rapidité et dans le flux d’une énergie créatrice qui me traverse (à priori) .Petits miracles disent une autre main n une autre instance. Une logique apparaît qui dans le non-vouloir relatif dit bien des choses. L’aquarelle est un médium, derrière la délicate fusion, le jeu des épanchements du liquide l’altération du pigment surgit une force naturelle peindre la montagne soumis au temps à la force des éléments avec une matière soumis au temps aussi

Accepter la fragilité, l’accident et le hasard revient à m’effacer pour laisser place à ce qui doit compter et se rapproche. Se joue sur le papier Être et n’être pas. L’image de l’image est là, forte, comme faite par elle-même. Pourtant malgré, l’évidence de sa présence elle affiche un mirage et sa fragilité. Et par glissements, passages ruptures, abandons, dérive de la figuration et laisse naitre en son sein le sentiment d’une autre présence, à m’effacer, surgit partout un autre moi, un moi plus profond, essentiel. A force de n’être pas, je réagis au sein de cette montagne à laquelle je m’identifie. A condition de passer outre le mirage de l’image et cette fausse permanence. Peindre la montagne de manière anthropomorphique. Cette montagne (malgré l’absence d’être humain en son sein) n’est pas inhumaine, elle n’est qu’humaine. Car en lui donnant forme, elle me donne forme.

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